Article rédigé dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par PUCK_clairecros.com_17SWORDS. Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :
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Gel de l’analyse critique, jusqu’à quand ? [4/31 #Inktober]
Le gel de l’analyse critique dure depuis 50 ans, sans doute plutôt 80. Cette distance-temps explique que plusieurs 50 ans ou plus de vies intellectuelles parfaitement immergées dans tous les médias n’aient aucun escalier argumentatif de cause à conséquence à monter et descendre afin de proposer ne serait-ce que le début d’une thèse pour expliquer le présent.*
Je veux croire qu’il persiste conceptuellement, en France, une ligne qui est infranchissable dans l’espace médiatique : l’invention, ou s’en est fini de la liberté de la presse, même si elle a déjà perdu une main et que l’autre est semi-entravée, donc que si l’information, dont celle issue du monde esthétique ou des idées, n’existe pas, on n’en parle pas.​​​​​​​
Il y a l’air du temps, le « c’est comme ça », les travers systématiques du jeu médiatique comme copier sur le voisin, l’inondation de tous les écrans par un seul sujet pour masquer un vide ou de l’incompétence, l’incident, la révélation, l’enquête qui changent un temps le rythme et s’éprennent de sérieux, et le tire-à-la-ligne : okay ; il peut y avoir les pressions des actionnaires, du Pouvoir, des personnalités bornées, une emprise générationnelle étouffante, un manque de culture : okay. Le ridicule d’une salle de rédaction quasi vide, où quelques parasites inoccupés parlent bas, l’air concentré : okay ; la lâcheté, l’hypocrisie, une incompétence hilarante, la paresse : okay. Il peut y avoir la pourriture molle parisienne et sa tendance actuelle, assez bête, son humiliant air surpris pour tout : okay. Il y a la distorsion pathologique des sujets, quiconque aura « été dans le journal » le sait, et l’incapacité chronique à seulement reproduire les faits, même concernant un concours de confitures bio : okay. Le côté charognard, le manque de conscience, né trois jours avant la honte : okay. « Ils savent, mais ils veulent pas nous dire. Ils disent bien c’qui veulent.» C’est ça, ouais, ils sont dieu : okay. Et on connaît la désespérante illusion que donnent les médias d’être désincarnés et de flotter au-delà de tous les sujets traités, de les oublier en 3 heures, comme s’ils n’étaient jamais humainement concernés par rien ; les plus faibles de leurs rangs croient ainsi en une sorte de pouvoir et le font sentir, c’est pathétique et risible, mais lutter contre ça le serait encore plus ; cette mascarade est irritante, lassante, mais chaque milieu a la sienne. Les médias encaissent la détestation voire la haine, et le dégoût qu’ils inspirent sans le moindre problème. Donc : okay, okay pour tout ça. On s’en fout, c’est du standard depuis la naissance de la presse.
Je mets volontairement à l’écart la concurrence des médias avec les réseaux sociaux, qu’ils soient sources ou désinformations, et la concurrence des médias français avec les médias internationaux consultables directement, sans plus vraiment de nécessité de traduction ou d’interprétation, même si ces deux concurrences ne concernent pas encore les mêmes strates sociétales.
Quoi que le milieu médiatique croie, et quoi que le public croie de lui, l’omniscience médiatique n’existe pas, pas plus son omnipotence, encore moins sa domination, mais surtout, le milieu médiatique tout entier n’est pas à l’abri de sa propre époque. Il n’est pas immunisé contre ses poisons lents. Et puisqu’il n’a pas le droit d’être visionnaire et doit rester frontal à un temps assez sèchement immédiat. Il ne peut pas importer dans sa propre matière une vue globale, une synthèse analytique qui lui ferait condenser des compétences professionnelles impropres, intolérées par les siennes, voire nocives, voire traîtres. Il sait pourtant, à s’étudier lui-même depuis le début de son existence, qu’il est tout autant victime des modes, des courants lourds mais invisibles, parcourant la société, qui l’imprègnent à un tel point que ce n’est jamais un sujet en soi parce que « c’est » soi et qu’un journaliste n’a pas à dire « moi, je » si dans « je » il induit « suis », ou « pense que », si dans « moi », il y a sa vie, son expérience.
Le milieu médiatique s’est donné des règles, internationales, et elles sont connues et admirées, les fictions en raffolent et les mutent en héroïsme, ce sont elles qui garantissent les contenus, un garde-fou, parfois les professionnels qui les défendent sont menacés, blessés, emprisonnés, ou meurent pour elles. Les démocraties protègent ses règles, constitutionnellement.
Ces règles retiennent les médias de s’inventer historien, psychanalyste, intellectuel, auteur, sociologue, scientifique. Par contre, les médias relaient les produits de ces derniers. Quelques spécificités professionnelles flirtent depuis un moment avec le journalisme, sous le titre d’experts, comme les économistes, les politologues, mais ce que le journalisme et ses règles leur demandent est l’apport de leur compétence dans une lecture de situation, une analyse, pas une opinion ou sous la forme attendue du doute.
L’analyse critique, engagée, ne peut qu’être externe à quelconque staff médiatique.
Une zone, dans les médias écrits, est réservée à un exercice moins normé : l’édito, quelques lignes plus investies, plus globales, personnelles, aussi, avec modération, mais dont l’essence répond toujours à l’esprit, à la charte éthique du média, connus, comme sa teinte politique. Ça n’en fait pas un lieu de dissertation longue, ça n’en fait pas une étincelle qui mettra le feu aux poudres, pas un pavé dans la mare. L’édito n’a pas vocation à l’envergure, à l’analyse critique, il n’est pas armé pour ça.
Ces paragraphes uniquement pour dire : on sait qui, comment, sont les médias. Ce n’est pas le problème « pour l’instant ». Ici, il faut accepter de les voir avec un réalisme disons angélique, tenus par une sorte de serment de vérité et ayant porté allégeance à la preuve et la connaissance. Il faut accepter de tous les rassembler sous la devise Democracy Dies in Darkness (Washington Post’s Motto) Je suis certaine, parce que nous sommes en 2019 et pas en 1919, que Karl Kraus lui-même, (oui, rien que ça, [c’est rien, une private joke.]) validerait qu’on doive admettre cette hypothèse, où jamais aucune démonstration ne sera possible.
Bien.
Donc, à présent, tout le monde acceptera d’entendre sans hurler que 1— les médias ne sont pas responsables d’un « manque » quelconque dans leur contenu parce que 2— ils ne vont pas « inventer » ce qui n’existe pas, sinon 3 — ils failliraient totalement à leur nature en s’érigeant producteurs d’idées.
Pour preuve, depuis peu, certains médias sont sortis de leur frontalité et il leur est poussé une proue, bavarde, investie avec une certaine outrance, primitive dans ses pulsions, d’un engagement grossier et has been et dans l’instant les médias concernés ont vacillé, ont crispé, certains au bord de la mutinerie, il y a eu des scissions, et le public cille. Mais d’un autre côté, le même public a révélé qu’il avait besoin de ce type d’investissement, qu’il appréciait cette montée au créneau. Pourtant, il est à supposer qu’il reste sage et prudent et qu’il sache douter que ce soit le rôle des médias de prendre telle forme, « l’engagement ». Il y a une incompatibilité telle que le public croira plutôt à une personnalité immature, un ego qui désire les projecteurs, et ça finira par le faire douter de tout ce qu’il entendra. L’esprit d’un média ne doit pas s’incarner, sinon il se dogmatise, finit par décider de la vérité. Dans ce cas, mieux vaut fonder une secte ou un parti politique que prétendre, même sous un voile idéologique, informer.
D’autres médias semblent terriblement tant vouloir démontrer qu’ils sont indépendants et respectent leurs propres règles qu’ils ne cessent de le répéter, comme pour se persuader, le mette en forme, et encore, et encore avec de plus en plus d’emphase maladroite et plus ils le font, plus ils laissent suspecter que leur propre fondation est en train de leur échapper. C’est toujours très mauvais d’en être à seulement parler de la forme, de vanter ses outils, de les recompter et les exposer, au lieu de les utiliser. C’est suspect. Et le public est en train, aussi, d’enfin réagir à cette embrouille formelle. Elle lui déplaît réellement et il le fait savoir.
Quelque chose déconne, chez les médias, même une fois qu’on a posé l’hypothèse de leur valeur intrinsèque épurée. Ils sont victimes, ils sont malades. Ils sont atteints comme toute la société française, dont, ne leur déplaise, ils font partie. Et ils sont comme elle : immobiles, à peine oscillants, sans réponses, sans analyses. Quelque chose déconne absolument partout et chez tout le monde, dans toute la société et strictement tous ses composants, tellement partout, de façon si totale, qu’il est largement envisageable que personne ne le voie, le comprenne encore moins, ait les moyens de son analyse : jamais. Les médias n’ont aucun des moyens de cette analyse.
Même s’ils étaient conscients plus finement : produire une série d’articles ou même rédiger un édito faisant le simple constat que l’analyse critique n’existe plus en France serait en dehors de leurs prérogatives parce qu’ils seraient sans preuve de ça, parce que ce n’est pas « informer », parce que ce n’est pas apporter une connaissance. Même en considérant qu’ils tentent de dénoncer une « obscurité » grandissante et quelque part demandent de l’aide pour rétablir une « mise en lumière » qui leur semblerait manquer : il n’est pas de leurs prérogatives de juger de cette obscurité ni d’inciter à sa critique. Qu’une foule entière, quelque part, hurle que tel homme est un tyran, il faut aux médias des preuves, pas un « sentiment ». Si le « sentiment » même n’est pas hurlé, si informe, si trouble, si perdu, qu’il ne parvient pas, seul, à trouver les mots, les médias, encore moins, les trouveront, le relaieront. Alors si ce « sentiment » est définitivement de l’ordre de l’inconscient, une maladie auto-immune inconnue, si pour se développer il aura mis 50 ans, s’il est plus vieux que bien des générations, s’il est tant dans la vie de millions de gens, nés avec, et qui l’ignorent totalement, peu importe que les médias soient en droit ou pas d’en parler : eux-mêmes en ignorent tout.
Le 13 janvier 2018, dans l’émission Répliques, où Finkielkraut recevait Luc Ferry et Brice Couturier, les deux « « philosophes » » [ :D] se sont posé la question « Comment on en est arrivé là », le « là » étant indéfini, soit universel, la réponse a été « Ah ! On ne sait pas. L’avenir le dira !», Ils se sont posé la question « De quoi demain ? » la réponse a été, riante :  « Ah ! Ça ! Si on savait ! », ils ont interrogé Brice Couturier : « Vous pensez que Macron a une philosophie ? » Réponse fervente abondamment positive : « Macron a une philosophie, Macron a un cap ! »
« On ne sait pas. L’avenir le dira. » Quel avenir ? Celui évoqué dans le 3/31 ? Deux « « penseurs » de bientôt 70 ans, 50 ans de vie consciente, adulte, « On ne sait pas », accrochés à toutes les tribunes médiatiques depuis des décennies, au Pouvoir pour l’un : « On ne sait pas. », décidant de chacun de leurs sujets d’émission ou de livres, libres, absolument libres du déploiement de leurs idées, de leurs recherches, de leurs centres d’intérêt, depuis 50 ans, depuis leurs postes et statuts : « On ne sait pas. »
Les médias n’ont pas à viscéralement être révoltés de cette réponse ni, donc, à dénoncer la monstruosité du rire l’accompagnant. Ce sont d’autres intellectuels qui auraient dû réagir. Mais lesquels ? Sortis d’où ? De quel cursus ? De quel âge ? Travaillant où ? Pour qui ?
Janvier 2018 : « On ne sait pas. » : aucun sursaut intellectuel.
« Macron a une philosophie, Macron a un cap. » : aucun sursaut intellectuel.
17 novembre 2018 : début du mouvement Gilets Jaunes. Aucun relais intellectuel.
Utilisation de la force, débordements, humiliation : aucune réaction.
Ce qui n’existe pas c’est une analyse de la situation, en France, depuis 50 ans. Mais avant elle, ce qui n’existe pas, ce sont les intellectuels capables de la faire. En tout cas, ils ne sont pas identifiés, ils ne communiquent pas, ils sont anonymes.
Donc avant eux, ils manquent de déterminer qu’ils manquent, et avant ça, d’expliquer pourquoi ils manquent, et donc, de trouver depuis quand ils manquent.
À nouveau, ce manque ne peut ni être dénoncé, ni être expliqué par les médias.
Le volume contestataire depuis un an est incroyable, mais il ne produit qu’un silence médiatique et à peine un murmure public et cette différence sonore ne peut être dénoncée ni expliquée par les médias. L’ingérence et l’errance intellectuelles sont optimales, mais ne peuvent être dénoncées ni expliquées par les médias. L’ingérence et l’incompétence d’État ne peuvent être dénoncées ni expliquées par les médias.
Alors je le dis : le gel de l’analyse critique dure depuis 50 ans, sans doute plutôt 80. Cette distance-temps explique que plusieurs 50 ans ou plus de vies intellectuelles parfaitement immergées dans tous les médias n’aient aucun escalier argumentatif de cause à conséquence à monter et descendre afin de proposer ne serait-ce que le début d’une thèse pour expliquer l’époque juste actuelle.
Les conséquences du gel de l’analyse critique sur une période aussi énorme deviennent enfin visibles et non niables à l’œil public mais sont encore démenties par l’État. Elles sont des catastrophes naturelles et elles vont augmenter en nombre et en ravage. Elles mettent en danger chaque être encore enfant aujourd’hui et ne promettent pas un monde viable, humainement, pour ceux à naître. Elles sont déjà la cause de la disparition d’un grand nombre d’années sans la moindre joie chez des générations entières, elles ont sectionné des mains, énucléé, tué. Elles sont responsables de la rupture bientôt consommée avec le désir, du désenchantement, de l’angoisse terrible, de la dépression de la jeunesse sur les 20 dernières années, du martyre que subissent presque toutes les familles dans leurs heureux jeux de scission démultipliante. Elles sont la seule raison de l’effondrement des partis politiques, de l’élection d’une farce à la présidence, de la perte du rire, aussi, en voie d’extinction. Toutes les conséquences du gel de l’analyse critique, celles qui devaient être liberté, sans entraves, sont des drames. Toutes. Elles ont construit une société totalitaire et ainsi mis en place un régime totalitaire, elles ont tant rendu médiocre la Culture qu’elle a emporté avec elle l’Éducation. Elles s’auto-alimentent, s’auto-régénèrent, s’auto-argumentent pour se renforcer et progresser, s’étendre, sans aucun, aucun, aucun contre, celui donc le public, très affaibli, perçoit vaguement, mais sans même plus pouvoir lui donner un nom, l’absence.
Il n’y a plus aucun contre en France, conséquence magistrale au gel de l’analyse critique. Il est d’une urgence cruciale d’assister à sa fonte et d’espérer qu’elle entraîne des ras de marée d’énergie, des ouragans de volonté, des changements drastiques dans les modes de vie. Notamment plus de bonheur. Et avant tout, un soulagement, pour tous, parce que ce serait la fin de ce putain de Présent.

À demain.

*cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube
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Demain :
5_ BUILD [construire | bâtir | fonder | fabriquer | construction | carrure]
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