Article rédigé dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par PUCK_clairecros.com_17SWORDS. Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :
24_DIZZY [(être) étourdi, incapable de garder l’équilibre, capable de tomber | déroutant et très rapide, vertigineux (rythme, allure, progression) | (personne/femme) écervelée, évaporée]
DIZZY ou la vertigineuse progression du totalitarisme sociétal [24/31 #Inktober]
L’époque n’est pas complexe et elle est sans la moindre incertitude ; elle est immobile, linéaire, anticipable, toujours plus évaporée pour garder son équilibre. Elle n’est déroutante à analyser que pour ceux qui suivent en elle, et même latéralement, son allure, et ne l’observe qu’au hasard de leur propre reprise d’équilibre, s’appuyant alors sur elle, même si elle est alors un enfant.*
Juste pour la base de démonstration, on va réduire et tracer une ligne dans la société en suivant l’évolution du modèle DIZZY.
Le milieu culturel/média/intellectuel et l’industrie culturelle/média/intellectuelle, au début des années 80, a créé le prototype de «la nana à l’accueil » qu’on nommera DIZZY 1.0. Sa caractéristique unique était que contrairement à ce que le mot « accueil » sous-entendait jusque dans les années 70, elle faisait la gueule, de façon assez neutre, elle ne souriait jamais et son rôle unique était d’éconduire.
Jusque-là, l’hôtesse à l’accueil « Dizzy » était une jeune écervelée charmante et souriante, pimpante, tout à papillonner devant quiconque arrivait. Évaporée mais pas si stupide puisqu’elle tenait admirablement bien son rôle : elle accueillait, d’un seul « bonjour souriant » peut-être associé à un « que puis-je pour vous ? » et éventuellement elle vous dirigeait plus loin selon votre quête, ou vous disait « non », parce que ce qu’il y avait derrière l’accueil, elle le savait, n’avait rien à voir avec votre demande. Elle avait au moins ce sens-là de la mesure. Si cas particulier, si doute, elle avait un chef, il réglait le problème. Mais elle ne prenait seule aucune décision ni de faire passer dans le doute, ni d’éconduire dans le doute. Elle mettait en attente, son doute avait une bonne raison : elle n’était pas compétente et en avait conscience, c’était même une prérogative de son travail. Si son chef lui disait : personne aujourd’hui : elle éconduisait même en sachant que la solution était bien derrière elle, mais elle avait des ordres. Un joli petit soldat, personne ne s’imaginait lui retourner une gifle, même éconduit, parce que tout le monde savait qu’elle jouait très bien son rôle : elle n’était que la nana de l’accueil, mais elle l’était. Tout le monde l’aimait bien, Dizzy.
Elle a été remplacée par le modèle DIZZY 1.0, nommé ainsi en souvenir, et uniquement en souvenir, de la jolie pimpante évaporée mais compétente qui avait siégé là de la seconde partie du XIXe jusqu’à la première crise pétrolière. Le modèle était alors réservé à des lieux de « nouvelle » culture, un peu hype branchouille et creuse, se voulant si avant-gardiste que « pas de ce monde ». Il n’y avait rien de plus luxueux et chic qu’avoir une DIZZY bloquée constitutivement en mode anti-smiley. Le côté « chic » et « luxe » de la « Dizzy » avait été conservé mais bizarrement, à cette époque-là, même à l’accueil des nouvelles poubelles des chaînes privés, ce côté avait été traduit par « faire la gueule ». Peut-être que les catwalks l’avaient inspiré, on avait assez souri comme ça dans les années 60 avec ses couettes, les copains et les shorts en vichy rose.
En moins de 10 ans, ayant fait ses preuves, le modèle a été produit en série, DIZZY 2.0, parce qu’à sa seule présence, il « induisait » que le lieu soit avant-gardiste et « pas de ce monde », il sous-entendait le rare, l’inaccessible, le très réservé, VIP, donc d’un certain pouvoir, donc un lieu qui savait qu’il était envié, désiré, et qui se devait de montrer qu’il n’était pas la soupe populaire mais réservé à une élite.
DIZZY 1.0 qui avait la petite vingtaine, toujours, et devait mourir très jeune à la tâche, parce que très souvent remplacée, se hissait sur des talons d’un QI de 2, grâce à aucun diplôme, évidemment, mais un physique, constante physique commune avec l’archaïque Dizzy.
Elle était capable de la même interaction avec quiconque en face qu’au téléphone, et tout particulièrement si quiconque était une femme, en 2 secondes, qui que vous soyez, si anonyme, elle vous humiliait à cœur. Si vous n’étiez personne, en moins de temps que ça, vous n’étiez devenu rien. C’était pour DIZZY une histoire de survie. Elle croyait qu’elle représentait tout entière l’immensissime double porte d’entrée du graal absolu. Rien d’un gorille et pourtant elle vous faisait faire demi-tour juste avec un regard d’un vide inquiétant, et l’affichage parfait de sa stupidité.
Aucune boîte alors ne s’inquiétait que le premier visage qu’on voit d’elle soit avant tout la bêtise figée dans un style étudié. C’était le répulsif de loin le plus efficace.
DIZZY savait que dans la jungle de vide qu’elle défendait, jamais elle n’aurait à éconduire une autre DIZZY. Si on lui envoyait une DIZZY, alors elles se butinaient de loin, et les portes s’ouvraient. Toute personne ayant une DIZZY possédait forcément un bout du monde et un bout de tapis rouge : donc un accès à un autre monde par son bout de tapis rouge. Dans certains milieux, se déplacer sans une DIZZY était suicidaire, de quoi mourir de faim et de soif, terrassé par une dépression, perdu dans un labyrinthe, une DIZZY à chaque sortie.
Les gays ont adoré lui prendre sa place tellement dans l’iconographie qu’au même moment ils cherchaient à briser pour exiger leur intégration dans une norme archaïque.
Ce prototype s’est étendu à toute personne idiote, DIZZY 3.0, qui voulait survivre en se trouvant drôlement intelligente, à toucher moins que le SMIC et être interchangeable à volonté, puis à toute personne de peu de personnalité, à toute personne qui aura jugé l’attitude tendance, à toute personne qui aura décidé de sacrifier son intelligence et toute compétence à sa représentation sociétale et à, de façon effective, parce que ça marchait à fond, sa domination sur les autres.
Ainsi, on peut estimer qu’à la fin du XXe siècle, DIZZY 8.0 était bien loin de son premier réglage, et qu’elle voletait, légère, dans tous les lieux, bien que toujours dans leur hall, mais elle s’était enhardie et grimpait dans les étages, prendre conseil. Ce mouvement du hall vers l’intérieur-graal et secret lui donnait une grande importance pour une seule raison : elle mettait en attente, elle possédait le temps du hall et de quiconque/rien qui y était abandonné.
À Paris, après 2000, le modèle n’était plus sériel mais pandémique.
DIZZY X était cette fois totalement mixte, quoique l’attitude diffère, la femme poursuivait sur la ligne QI 2 mais avec le système de persuasion qu’il s’agissait d’un QI 200, l’homme choisissait l’hésitation : 1 ? 0 ? 1 ? 0 ? 1 ? 0 ? et pagayait à s’y noyer dans la mare de son intelligence qu’il faisait passer pour un lac, au moins, puisqu’à le voir tant brasser, on ne pouvait croire que ce soit dans moins qu’il aurait pu pisser.
En province, dans les années 2000, on trouvait encore des DIZZIES seulement dans les lieux de culture, à la conservation des musées, dans les théâtres, mais ça s’est propagé d’une façon exponentielle, et quiconque n’était pas à un poste où il devait « vendre » biens et services, ou un poste avec de la manutention ou de la fabrication, mais un poste seulement de « translation », s’est vêtu de la posture de la nana de l’accueil qui avait tout de même de plus en plus d’options : parvenir à mettre les gens en attente sans même bouger, se permettre d’appeler dans les étages et de faire ostensiblement passer que son désarroi, son ennui, provenait du n’importe quoi incroyable qu’on lui amenait à l’instant, la preuve : il suscitait, c’était évident (on pouvait deviner qu’à l’autre bout du fil, on était perdu aussi), le même chez ceux qu’on désirait rencontrer ou atteindre. Grâce à cette liaison téléphonique, elle avait l’occasion de montrer l’étendue de son réseau (le réseau désiré, puissant, inaccessible) en citant quantité de prénoms, s’interrogeant si tel ou tel, lui ou elle, saurait. Souvent, l’un d’eux était en pause, il faudrait attendre qu’il revienne, l’autre était en rendez-vous, le troisième était sur autre chose, la quatrième n’était pas là, tu sais ? Ah oui, c’est vrai, c’est aujourd’hui, il pense repasser ? Non, oui, non, bien sûr : tout le lieu était détaillé non seulement largement occupé à plus important, mais surtout le plus bâillant d’incrédulité lente. Le téléphone raccroché, DIZZY pouvait ainsi figurer l’institution même de laquelle elle était standardiste, avait prouvé qu’elle était dans l’intimité même de ce lieu, avait démontré qu’elle avait tout tenté et pouvait rester assise sans vous reconduire.
Car, au propre, elle ne bougeait plus. Le système devait être coupé automatiquement, certainement. C’était la seule chose à penser. Elle s’éveillait à nouveau à peine quand, honteux et péniblement, vous finissiez de mettre au point une conclusion douteuse à tenter encore de passer et qu’il vous fallait bien dire « merci, au revoir » juste pour …vous ne saviez même plus quoi.
À ce moment-là, avoir un physique n’était plus du tout obligatoire, car tout était dans le différentiel pour lequel un ou une DIZZY avait un instinct primitif et puissant, une des raisons de son embauche mais que le DIZZY faisait mine d’ignorer quand sa paie passait à maintenir ce différentiel.
Entre 2000 et 2005, DIZZY 11 a été installée dans tous les étages, dans tous les bureaux. De plus en plus de postes ont été occupés par un modèle qui était fermé à ce qui lui arrivait, dont l’impulsion était d’abord de l’éconduire par un masque d’ennui débordé, désintéressé, ayant beaucoup de difficulté à comprendre ce qu’on lui présentait, mais ouvert par-derrière à son propre réseau « intime » dont les codes étaient les mêmes. S’il y avait un travail qui, au final, était réalisé, c’était à l’intérieur d’un espace cerné de DIZZIES. L’incompétence, l’hésitation, le leurre sur le QI par une démonstration physique, la gestion du temps d’autrui, étaient préférés à tout. De façon manifeste, l’efficacité n’était plus du tout un critère d’embauche.
Le dizzisme, quoiqu’il soit par nature un ralentisseur de productivité, s’est mis à lentement peupler le monde du travail tant qu’il n’était pas manuel, manutentionnant, commercial, vendeur de biens ou de services. Le dizzisme s’étendait encore uniquement dans les zones de translation.
Les DIZZIES ont été admis dans l’encadrement. Quand ça a enfin été à une DIZZY de choisir qui elle embaucherait, c’était tout vu, chaque stade hiérarchique serait dizzique.
Au début des années 2010, Le modèle 12.0 avait cette fois, montées en série, et plus en option, un certain nombre d’expressions, dont certains sourires, l’incrédule, l’hésitant, le poli, le moqueur, le cynique et un certain nombre d’attitudes qui se succédaient rigoureusement et l’une ne pouvait pas se développer avant que l’autre soit achevée, elles étaient de plus non-interchangeables.
Il y avait d’abord la reconnaissance faciale : le DIZZY voyant quoi que ce soit arriver jusqu’à lui observait et devait juger si c’était chose ou humain, il n’était cependant pas obligé de décider immédiatement et pouvait cocher une case « ni 0 ni 1 », ensuite, il s’agissait de la reconnaissance de l’objet de la « chose humaine », est-ce vraiment un objet ? Le protocole suivant était respecté : 1/ le DIZZY montrait physiquement que l’information était extraterrestre. Soit il se mettait sur pause, soit il haussait les sourcils tandis que ses paupières s’abaissaient sur le sourire d’incompréhension moqueur (optionnel, coût en plus si le DIZZY à plus de 40 ans et déjà des rides) 2/ Il faisait répéter car l’objet n’était pas énoncé clairement. 3/ Il disait, toujours posant dans l’incompréhension « qu’il n’avait pas compris » et qu’il fallait que l’objet soit énoncé clairement. 4/ Il disait « Attendez, ça fait beaucoup de choses, vous voulez quoi ? » comme ça, sans aucune forme. 5/ Il reformulait de façon à montrer comment l’objet aurait dû être présenté dès le départ. 6/ Il attendait confirmation de la « chose humaine » qu’il s’agissait bien de son objet. 8/ Après confirmation il se devait de dire qu’il avait dû repréciser clairement l’objet à cause du brouillon qu’on lui avait proposé. 9/ Il prenait une grande inspiration, regardant autour de lui. 10/ Il affichait une moue de doute et déjà son œil s’emplissait d’ennui. 11/ qu’il démontrait avec un soupir. 12/ En option : regard sur son bureau, léger gratouillage du front, mouvement donné à ses papiers, intérêt soudain pour quoi que ce soit d’autre : son écran, un papier à classer, quelqu’un qui passe et à qui, justement, il a un message à faire passer. 13/ retour sur la chose humaine. 14/ En option : possibilité de repartir à 2, 3 ou 4, sinon : 15/ le DIZZY disait « oui, non, je ne vois pas. » « On vous a dit de venir ici ? » « Qui ? » « Ah… » En option, possibilité d’autres façons de détourner l’objet et de remettre en cause tout son trajet. 16/ Selon l’attitude de la chose-humaine, (son abandon, si elle souriait toujours comme une prolétaire, si elle faiblissait à vue d’œil d’inquiétude, si elle montrait bien son espoir, si elle était au bord de supplier, si elle était passée du côté de la conversation animée pour meubler et faire croire au DIZZY que son cas l’intéressait pour qu’il se personnalise un peu plus, toute attitude que le DIZZY était entraîné à reconnaître) Le DIZZY disait en haussant les épaules, désintéressé : « Je ne pense pas, je ne crois pas, je ne vois pas. Ça ne doit pas être ici. Il faudrait que vous repassiez. Laissez-moi vos coordonnées et je vous appelle mais ne comptez pas dessus. Le mieux est de faire un mail. Vous faites un mail. Simple, avec la demande bien formulée, parce que là… je n’ai pas le temps de… » Le speech final avait une vingtaine de versions, il pouvait monter en option à 100.
Le modèle DIZZY le plus cher de la pandémie 12.0 était celui qui parvenait presque à suivre ces étapes sans un seul mot, juste à la micro-mimique, regardant fixement la « chose humaine » comme bloqué sur l’étape reconnaissance faciale, alors que pas du tout, toutes les autres étapes étaient respectées : preuve en est que la chose-humaine, elle, déroulait la totalité des répliques et partait éconduite.
Il y a eu le modèle DIZZY le plus du plus must have ; le truc, si on l’avait, on pouvait mourir, quoi. On en a vu des contrefaçons partout très rapidement : il était si performant qu’il était capable d’être toujours arrêté en plein mouvement quand la « chose-humaine » arrivait à lui. Ce n’est pas qu’il s’arrêtait, c’est qu’il était déjà arrêté, et restait ainsi, à donner le vertige, à presque lui demander de s’asseoir, de poser sa tasse de café, son dossier, ou de finir ce qu’il était en train de faire car quoi qu’il tienne, même un crocodile Haribo, on s’imaginait qu’on l’avait interrompu. Ce modèle était un leurre d’un chic pas possible. En province, il fait encore fureur alors qu’on est passé à autre chose dans la capitale. Mais tout de même ce DIZZY-là est encore et pour un moment à jour avec la capitale. On le respecte, c’est carrément de la balle. Pour être sûr qu’il ne s’agit pas d’une contrefaçon, il faut vérifier si pendant l’arrêt, le modèle est capable de ne pas regarder à droite ni à gauche même le plus lentement qui soit.
Beaucoup d’options ont été ajoutées un peu pour rien sur le modèle DIZZY 12.0 qui reste, même de gamme moyenne, le plus répandu. L’option « parvenir à tout regarder comme des erreurs de castings » revient tout de même, il faut l’avouer, à ce qui existe en série. De même pour l’option « parvient à buguer 0 ou 1 entre les deux mêmes papiers », qui est subtile, mais un peu de la fioriture.
L’option « sait s’esclaffer avec d’autres DIZZIES de façon à être audibles par celui qui attend avant de revenir neutre et silencieux vers lui », c’est vrai, amuse beaucoup. C’est le petit côté pervers en groupe, ça plaît énormément. Ça ne coûte pas grand-chose et ça fait beaucoup d’effet.
Il faut savoir que tous les DIZZIES, quand ils sont ensemble, sans plus personne du public, deviennent d’un à un leur public. Mais il leur est autorisé de continuer à se faire croire que ce « réseau intime » dont ils ont fait sentir qu’il était inaccessible à quelconque « public » existe bien. Donc une certaine détente est accordée, régulièrement, sur les lieux de travail, où les DIZZIES construisent tous ensemble l’illusion de l’intimité avant de repasser en mode « poule qui a trouvé un couteau » jusque dans leurs yeux et même entre eux.

Le DIZZY 12 est installé maintenant partout et jusque dans les milieux qui jusque-là le boudaient. On le trouve à présent dans les entreprises où il y a manutention, fabrication industrielle ou manuelle, dans les entreprises de vente de biens et de services, et jusque dans les cabinets de médecins, d’avocat, n’importe quel architecte. La formule stable, parfaitement rodée peut s’insérer partout. Depuis quelques années, elle est très courante aussi au niveau de toutes les hotlines, moins chère puisque l’option « reconnaissance faciale », pour l’instant, n’est pas utile et sans doute ne le sera jamais. Elle a investi le milieu du soin, hospitalier, où jamais mieux est utilisée l’option « capable d’être toujours arrêté en plein mouvement. » Et elle a gagné avec facilité quand on pensait qu’il faudrait mieux le démarcher, l’enseignement où, là, chaque phase dizzique obtient un effet fabuleux sur le public d’enfants, notamment la reconnaissance faciale.
Dans l’administration, on a pensé que le modèle passerait mal, à cause de ce côté …administration. On a eu peur que le modèle soit considéré un doublon. Or, au contraire. Il fait fureur. Il arrive même à tout changer du mode même administratif et on s’est même repenché sur le modèle afin de lui ajouter des options spécifiques. Par exemple, celle au-delà du regard sur la chose-humaine, la même chose que la reconnaissance faciale mais à propos du statut administratif, qui, quand le public le croit assez généralisé, comme le RSA, passe soudain au statut de « non-repérable facilement », « exceptionnel », « bizarre », « sans norme », à la limite d’être inconnu. On a ajouté le mode « se penche », aussi. Le DIZZY se penche vers son collègue « DIZZY » et le dialogue est préenregistré « Dis, il dit qu’il est au RSA et qu’il a droit au quotient ---, tu as déjà entendu parlé de ça ? » « Fais voir ? » (Le Dizzy tourne son écran vers l’autre Dizzy qui : se penche aussi ! « Il est au RSA ? Vous êtes au RSA ? » demande le DIZZY 2 au public. « Il dit que c’est écrit sur internet. « dit le DIZZY 1, « Alors, Internet, il ne faut pas croire tout ce qui est écrit. » dit le DIZZY 2. « Sur le site de la CAF. » précise le public. « Ça ne veut rien dire, c’est peut-être par région. Parce que, là, en ce moment, vous êtes au RSA ? » demande le DIZZY 2. C’est l’occasion pour les DIZZIES de démontrer au final qu’ils vont se sortir victorieux de l’énigme exceptionnelle qu’on leur propose. C’est très valorisant. Ça donne des DIZZIES heureux et de plus en plus pervers et mous. Ils recommencent d’ailleurs dès qu’ils en l’ont l’occasion. Chaque numéro-chose-humaine devient l’occasion d’un petit spectacle : incrédulité / doute / remise en cause de la couleur du cheval blanc d’Henri IV / recherche.
Il n’y a aucune alternative au protocole dizzique : on le suit, ou on doit partir. Les entreprises proposent des formations permanentes pour apprendre le code dizzique mais il est impératif, dès le départ, de présenter le plus de prédispositions au mode dizzique. Fortes têtes, perfectionnistes, et même tout juste compétents mais volontaires ont très peu de chance d’être retenus. Ceux très capables de s’organiser, pouvant se passer de pause, donc ne participant pas à l’illusion d’intimité, ayant trop d’ambition pour leur travail même, allant jusqu’au bout des choses, observant leur environnement comme perfectible, ayant la moindre initiative, passant un coup d’éponge sur l’évier commun, souriant sans faire attention, seront fatalement pénalisés. C’est sans espoir pour les natures, les bons vivants, les bons publics, les gentils, les serviables, les investis, les engagés (sans discours), les secrets, les timides, les sensibles. Tout ce qui est catégorie dynamique, nerveux, vif, pressé, par compétences, est d’office proscrit. Les empathiques qu’on pourrait croire privilégiés d’office jouant de leur caméléonisme, s’ils sont compétents seront embauchés pour être sacrifiés. Les débonnaires passent limite, parce qu’ils ne donnent aucune assurance de ne pas pour autant, même par-dessus la jambe, même sans en avoir rien à foutre, abattre un sacré travail. De même pour les passionnés qui vivent leur passion sans l’étaler, de même pour les terre à terre : tenter de les mettre dans un milieu dizzique est très risqué.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le public face aux DIZZIES et leur penchade n’est pas flatté du tout d’être considéré une exception. Nulle part, d’ailleurs, où qu’il aille, il est à l’aise avec ce statut. Au début des années 90, il trouvait ça encore un peu passionnant, mais vite il s’est rendu compte que n’importe qui, quand il était n’importe qui, avait le même traitement.
Dans les années 2000, sans avoir vraiment compris ce qui se mettait en place devant lui, le public a commencé à importer le dizzisme dans sa vie, en le customisant un peu. Pour la majorité, c’était nécessaire. DIZZY au travail, DIZZY dans la vie, ou la permutation chaque jour était source de dépression et de suicide.
Pour un tout petit groupe, l’aménagement a très bien fonctionné, le dizzisme et devenu, en privé le boboïsme et l’osmose est très correcte. On peut même dire que les deux tendances s’entre importent et sans le moindre dommage. Les enfants, d’ailleurs, s’habituent immédiatement à être regardés, pour tout, comme le couteau trouvé par une poule, ils surnagent dans une hésitation présentée comme de la tolérance ; à l’adolescence, leur façon de tout regarder bouche ouverte et le regard vide et de ne jamais rien comprendre à ce qu’on leur demande, de fouiller pour trouver à comprendre en démontrant presque de la bonne volonté à tout contredire et finalement retourner la situation comme une victoire personnelle en sera une pour leurs parents : s’ils continuent ainsi, ils n’auront aucun mal dans la vie, ensuite.
Peut-être que si les bobos sont toujours pris en référence, dans la société, et l’emportent souvent dans leurs grandes idées plates, leurs vies en toc, leur tempérance appelée ailleurs lâcheté, c’est peut-être parce que pour le reste de la société, son immense part, on ignore totalement ce que le dizzisme a fait de leur vie privée. On ne sait rien du tout. Rien. Ce silence laisse la part belle au dizzisme professionnel et ne risque pas de le remettre en cause.
On peut imaginer aussi que c’est justement à cause de ce que le dizzisme a causé dans la vie privée que celle-ci doit être oubliée, préfère son silence, ne sait même plus l’exprimer ou ne peut plus être exprimé.
L’avenir des DIZZIES est sans souci, jamais ils ne seront remplacés, eux, par une machine. Pour une seule raison : jamais on n’accepterait d’une machine ce qu’ils font subir aux humains ET à leur travail ET à l’objet de leur travail. Un ordinateur, un distribanque, quoique ce soit d’automatique qui fait son dizzy se fait hurler dessus dans la seconde et se prend une baffe, pourtant, lui, il est 100% innocent.
Tout le monde a fait l’expérience des machines qui accueillent au téléphone. Au début, c’était à se flinguer, ensuite, le minimum de reconnaissance vocal grâce à l’A.I a commencé à faire ses preuves. Aujourd’hui, même en mâchant un chewing-gum, enrhumé, et en soupirant au milieu d’un garage, la machine comprend la demande. Au début, c’était la fin du monde, ensuite, on a compris que ça resterait ainsi, on a patienté, aujourd’hui on sait que quand la machine aura fini de parfaitement reconnaître la demande, nous repérer dans le monde grâce à notre numéro, a été capable de finesse de compréhension au-delà du oui ou non, il va falloir affronter un humain qui commencera par dire d’un ton ennuyé, après, il semble, avoir 10 fois échappé le combiné, « Que puis-je pour vous ? » alors qu’on vient de le dire à une machine-écervelée-pimpante-compétente. Et les ennuis commencent, parce que le correspondant est humain, lent, ennuyé, et que soudain, votre cas est incompréhensible.
Alors pourquoi, par contre, les DIZZIES sont à l’abri d’être jugés incompétents ? Jamais accusés de tout ralentir ? Pourquoi aucun audit ne les signale nulle part ?
Il y a une partie de la population, recalée, qui subit le dizzisme, mais elle ne le sait pas. Elle a continué de croire, parce qu’elle est née avec lui, que c’était la norme : se faire jeter de partout, passer des heures à expliquer une évidence, obtenir gain de cause en se prostituant presque et si ce n’est soi, son temps, être humilié, du matin au soir, même en appelant une hotline. Cette population vit à l’extérieur d’un monde et ne le sait pas. Elle n’a jamais l’occasion d’observer les DIZZIES dans le privé. C’est comme s’ils n’existaient pas, parce qu’ils ne feront jamais partie de son propre cercle.
Cette population passe sa journée à se frayer un chemin d’efficacité dans le dizzisme. Elle croit que c’est ça, d’ailleurs, travailler. C’est patienter, négocier, être plus fin que, monter de grandes stratégies pour doubler ci, pour faire avancer tel dossier, amener des chocolats, des croissants pour obtenir l’attention et se mettre bien avec. Les plus naïfs se disent qu’écrire proprement sera un plus. Elle pense que sa compétence sera remarquée, enfin, un jour, c’est sûr. Elle n’a toujours pas compris qu’elle ne peut plus être reconnue : elle remettrait en cause bientôt 100% du système.
La population non-dizzique se raréfie et est proche de l’extinction. Ce n’est pas que tout soit dizzique fondamentalement, mais formellement : oui, presque. Le dizzisme est systémique, organisationnel et inclusif. Il ne laisse aucun choix ou presque à ceux qui ne parviennent pas à l’intégrer. Ceux qui résistent n’existent plus pour lui.
La trace DIZZY, génération après génération, tout le monde la connaît, depuis toujours. Bien sûr il n’y a aucun ingénieur qui a travaillé sur le modèle, personne qui a décidé sur le papier, à voir ses plans, de telles ou telles améliorations. Rien n’a été réfléchi du tout. Les causes réelles au totalitarisme sociétal ne sont pas résumables à un plan, une stratégie : il n’y a pas de volonté unique, de société secrète tirant les manettes, de petit livre mutant en bible. Il n’y a nulle part aucun discours hurlé vantant le dizzisme, il n’y a pas d’école pour devenir réellement un DIZZY, il n’y a pas de formations, il n’y a pas de récompenses, il n’y a pas de carte du parti DIZZY. Il n’y a pas de « soudain, DIZZY fut là ». DIZZY 1.0 a remplacé Dizzy-évaporée-et-pimpante-compétente-que-tout-le-monde-aime-bien-pour-des-raisons plurielles, dans la masse et sur la longueur temporelle.
Le dizzisme est si étendu, si ancré, que la question de la compétence n’est plus jamais abordée même au niveau économique. Elle n’est plus sujet et elle ne serait plus la réponse à une autre économie. Toute la France, du lever au coucher, va presque totalement (presque) participer volontairement au ralentissement et à la déperdition de son énergie. Elle n’est pas exténuée de bosser comme une dingue, mais exténuée que la quasi-totalité de ces gestes soient en force, obligés d’être décuplés pour un seul, sans jamais rien de ferme ni d’efficace ni d’assuré en face et plus rien garanti sur trop d’avenir.
Qu’on soit vaillant chômeur ou vice-président d’une énorme structure le constat est strictement identique, même s’il n’a pas le même objet. Conceptuellement : 10 journées en 1 auront été fournies rien que pour respecter l’unique marche à suivre dizzique. Pour l’un se sera tenir debout au centre de son effarement et se sortir vivant de sa recherche d’emploi, pour l’autre se sera le triangle des Bermudes façon mail-copie.
Pour l’un, la vigueur à s’en sortir, du début, sera devenue une lassitude désespérée secouée à en perdre l’équilibre par l’incompréhension. Pour l’autre, il ne s’imaginera rien d’autre que le héros d’un jeu vidéo devant lequel les embûches apparaissent et ne calculera plus que le temps qu’il passe à les éviter et trouver les armes contre elles et autant qu’il ne passe pas sur l’objet-travail même : au pire, sa quête en treillis Boss devient son travail. Il ne voudra jamais croire que sa victoire sur cette permanente mise à l’épreuve, ces zigzags imprévus mais permanents ne sont pas constitutifs, ne sont pas, s’il les passe, valorisables. Il apprendra donc à parler avec précision et chaleur, persuasion y mettant toute sa compétence de tout ce qui aura été évité plutôt que simplement ce qui se sera passé : le chemin finit par importer plus que l’objectif. Ce qui peut aboutir, même à un haut niveau de gestion industrielle, à se féliciter d’avoir survécu au chemin, même si tout a échoué. Ou, même à ce niveau-là, entraîner toute une entreprise dans le challenge  d’affronter ce trek dizzique sans comprendre du tout que l’épreuve est à vide, un leurre.
Le dizzisme est si étendu, si ancré, que ce avec quoi il se branle le plus : le temps, la perte de temps, ce temps-trésor, ne lui est jamais arraché pour qu’il cesse de jouer avec à son seul plaisir. Non que personne ne montre qu’il est pressé, ne montre son impatience, mais c’est vain et il est complexe de se rappeler comment et pourquoi le temps a été perdu alors que toute la journée on entend qu’on ne fait qu’en gagner.
Le dizzisme est si étendu, si ancré, que l’humiliation qui a fait son succès n’est plus nommée ainsi. Non qu’il n’y ait plus d’humiliation, mais plus personne ne comprend qu’il est humilié. Plus personne n’a suffisamment de force immédiate pour lutter dans la seconde où on lui aura fait remarquer qu’il exprimait très mal sa requête.
Plus personne, parce que ça a duré des années et des années, des dizaines d’années, ne se souvient qu’il a testé 360° de façon de dire la même chose pour tenter d’être compris du premier coup et s’épargner le cycle d’humiliation. Personne ne se souvient que c’est la 50e fois qu’il recommence ce tour, c’est à présent intégré.
Personne n’a eu le temps de s’apercevoir au fur et à mesure que son langage a été tant de fois remis en cause pour tout et n’importe quoi, le forçant à reformuler et reformuler et reformuler, qu’il a dû en passer par une simplification volontaire, seule manière d’éviter un maximum de comédies et d’inefficacité face à lui.
Aller au plus court : c’est le mot d’ordre, pourtant le plus court n’est jamais le bon.
Personne n’a fait le lien entre ce langage quotidiennement refusé et l’intelligence refusée, la logique refusée, le bon sens refusé.
Personne ne s’est rendu compte qu’il apprenait, à force de l’entendre répété, un langage unique, celui qu’on lui présentait comme étant le seul compréhensible. Si personne ne s’en est  rendu-compte c’est parce que, de façon perverse, quand il l’a ressorti, enfin, mot pour mot, en face, le code avait changé. Automatiquement. Et l’épreuve pouvait recommencer. Et ainsi, de jour en jour, d’année en année, l’appauvrissement de la nervosité, de la qualité, de la diversification du langage a été vertigineux.
Dans cette masse de temps où le concept d’éconduction a été étendu à toute la société et placé à tous ses accès [pour des raisons déterminables], la société s’est lentement habituée à ne plus se transmettre, même à l’intérieur d’elle-même. Les codes, les mimiques, les passages obligés sans aboutissement, vains, elle les a reproduits dans tous les secteurs possibles d’elle, de la naissance à la mort : elle a simplifiée ; elle a appris le moindre effort alors qu’elle en fournit pour rien du tout une quantité astronomique ; elle a rompu avec la compétence et s’agenouille pour remercier devant à peine un truc bâclé, elle supporte de ne plus avoir confiance en rien, ni personne, elle sait que de toute façon, elle se fera avoir, qu’un autre gagnera.
Elle regarde, sans le comprendre non plus, la malversation, toutes les petites mafias, la malhonnêteté, le mensonge, se glisser incognito par tous ses interstices insensibilisés. Entre un boulot mal fait et un boulot salopé par un voleur, il n’y a plus de différence.
Protester, résister, hurler, ne fait plus partie de la société parce qu’elle ne sait plus pourquoi elle protesterait : c’est partout pareil. La société aime à dire, pour tout : c’est la société d’aujourd’hui, on n’y peut rien.
La société n’est plus capable de discours. Les bobos qui s’en croient les uniques propriétaires sont infoutus de comprendre qu’il n’y a rien de plus standards et ennuyeux que leurs phrases toutes faites. Ils adorent le son de leur voix mais eux-mêmes sont si creux qu’ils s’étourdissent de rien et s’adorent, admiratifs d’eux, plein de leur vide. Les engagés n’entendent pas plus que leur discours est archaïque. La société après des dizaines d’années d’un traitement par le refoulement de ses compétences, de son intelligence, de son sens critique, n’est plus capable du moindre discours qui ait son âge, ses compétences : un discours de son propre temps, « son » discours. Elle a été forcément incapable de faire évoluer ses mots, 99% de la tessiture de son vocabulaire a été refusée pour « complexité » et « mal dit », elle n’a plus pratiqué l’argument depuis très longtemps, l’analyse encore moins. Elle possède à présent un tout petit dictionnaire, fait de quelques centaines de mots, communs à tous, dont il ne faut jamais s’écarter, pour tout dire, tout. Tout. Elle suit bien les diktats et la folie d’un petit livre dictatorial : elle l’a écrit elle-même.
À l’intérieur, il n’y a aucun programme, juste des phrases vides, velléitaires. La société n’a plus les moyens de son expansion dans l’avenir : plus rien d’elle n’est fiable ni stable et elle l’a admis. Son travail est de colmater en permanence son présent, à bout d’une fatigue qui ne lui laisse certainement pas le loisir de son introspection ou de la projection.
Pour projeter, il faut savoir de quoi on part, de quoi on dispose, où on en est, au moins, la société ne le sait plus, et ce n’est pas à cause du réchauffement climatique.
L’hésitation et l’ennui auxquels la société est confrontée, toute la journée, la négation de la compétence dont l’existence a été démontrée non obligatoire et même jugée de l’esbroufe arrogante, la pousse à s’alléger de ses talents, comme on vire un matériel qui ne sert plus depuis tellement longtemps qu’on ne comprend pas pourquoi on l’a et dont on ne sait plus comment ça fonctionne.
Jour après jour, mois après mois, année après année, dizaine d’années après dizaine d’années, comment croire qu’un jour la société a pu être autre que sa nature la plus « naturelle » : une somme de personnes, certaines grandissant, d’autres se reproduisant, d’autres mourant ? Et rien d’autre ? Plus rien d’autre ?
Est-ce que la société voit que, c’est curieux, les sujets seuls qu’on lui soumet sont uniquement à propos de ce grandissement naturel, des problèmes de reproduction, et la fin de vie ? Et rien d’autre ? Sur quoi se sent-elle encore le droit d’influer ? Que veut-elle changer de sa vie ? Le début, la fin. Avec quel discours ? Aucun.
Chacun dans la société est une toute petite bille qui a admis que la vie consistait, inlassablement, à se faire envoyer bouler, et qu’il valait mieux être, quand c’était possible, et surtout « visible » du côté de ceux qui éjectaient que des éjectés. Pourtant, tour à tour on est l’éjectant et l’éjecté. La folle simplification de l’intelligence de la société la plus éduquée dans sa moyenne pure est tout simplement vertigineuse. Vertigineuse. C’est à perdre l’équilibre de le constater.
DIZZY 1.0 est apparue pour des raisons culturelles et intellectuelles.
DIZZY 3.0 est apparue pour des raisons économiques : il n’y avait plus de travail, elle devait faire front à une horde, à l’extérieur, prête à tout, mais tout ce qu’elle avait à faire c’était dire non. La horde s’est cependant modifiée : dans les années 90 allait arriver celle la plus éduquée qu’il n’ait jamais existé et tout niveau de diplôme confondus, sa base était commune et très haute, elle avait été dressée à supporter coûte que coûte cette hauteur, elle avait déjà construit cette base seule. Une horde immature, volontaire, ultra-compétente qui jamais, jamais, n’inventera les DIZZIES suivants, toujours elle en sera victime, mais c’est là que cette horde-là est intéressante, peut-être, encore : elle n’a pas ajouté sa pierre au totalitarisme sociétal. C’est fondamental. C’est une allure qu’elle suit, mais elle n’a rien signé, elle n’a rien pensé pour lui, elle a fait avec, à y crever presque, mais elle est encore là. Simplifiée, appauvrie intellectuellement, mais là. Sauf sa part bobo 2.0.​​​​​​​
Avant l’an 2000, le langage était déjà agonisant, l’action de penser inutile, la compétence n’était plus un critère, l’évolution d’une carrière ne se faisait plus que latéralement, la verticalité impossible où pas sans être entièrement adepte et acteur du dizzisme.
En 2005, l’épuisement sociétal est linéaire, il était vu comme normal, la fatigue de la journée. Massivement les familles échouaient à peine créées. C’était le début de l’effet DIZZY sur la vie privée. Jusque-là, la vie privée n’avait pas été mise à l’épreuve de l’état déjà entériné de chacun. C’était simple de vivre côte à côte en restant dans le loisir, dans l’infondation, dans l’échange gratuit et non-engagé de grands blablas.
En 2010, personne ne se souvenait plus de l’instant « où il y avait cru », au moins ça. Au moment où il fallait dire à ses enfants à quel point le possible était au moins à rêver, il n’y avait plus les mots, nulle part, plus aucune réserve de souffle, un espoir qui aurait semblé un mensonge, aucune analyse pour se sortir de ce vide intolérable n’était disponible. Le seul avantage, c’est dans que dans l’immobile vertige général, personne ne s’est rendu compte qu’il était en train d’enseigner à son enfant que le monde n’était qu’un mouroir.
En 2015, le langage avait atteint sa tessiture la plus basse, uniquement matériel, uniquement factuel, encodé de toutes parts, figé dans un protocole de formules si nombreuses que ce n’était pas rare qu’on parle en famille, ou, à nouveau à son enfant, avec les abréviations de n’importe quel mail ou le bréviaire du petit ingénieur ou le catalogue fourni par les médias. L’éducation des enfants est systématiquement teintée, ainsi, des particularités de chaque branche professionnelle.
En 2015, l’ambition est morte.
En 2015, l’intelligence s’est réduite à la capacité de faire une bonne affaire. Elle n’a plus aucun lien avec l’éducation, la pensée, la critique, et elle n’est plus capable de mettre en forme quoi que ce soit en dehors de son système propre. Elle ne fait plus levier, elle n’aide pas, et au contraire : chacun a tant testé qu’elle était un poids, qu’elle était une raison de se faire virer, qu’elle n’était finalement plus tellement obligatoire pour aucune performance, qu’elle a été abandonnée.
En 1968, le milieu culturel et intellectuel a posé les bases d’un totalitarisme en soutenant, aussi loin qu’ils aient pu l’introduire, « il est interdit d’interdire », dans cette formule se trouvait l’éconduction sous toutes ses formes.
Dans cette formule se trouvait l’extinction de la diversité du langage, remplacé par la diversité culturelle et donc l’échec de celle-ci ; dans cette formule se trouvait l’extinction de la réflexion par la remise en cause de toutes les hiérarchies humaines, dont celle de l’intelligence, remplacé par la négociation, l’opinion sans retour, et la domination sans ennemi de ceux là au début.
Par le rejet pour ce qu’elle induisait de « classement » et « d’organisation » avec « obligation de choix », l’intelligence jugée « raciste », « intolérante », « contraire aux valeurs de la France », n’était plus là pour défendre son pendant professionnel : la compétence, elle-même ne pouvant s’établir que dans la comparaison de résultats, aussi bien en volume qu’en temps d’exécution.
Dans cette formule se trouvait l’extinction de la valeur « temps » comme potentiel et rentabilité mesurable, car c’est avec lui qu’on pouvait mesurer une partie de la compétence, or toute personne compétente réintroduirait de force l’intelligence qui est siamoise de la critique, et la réapparition de la critique malgré la puissance d’« il est interdit d’interdire » pouvait remettre en cause le système en place, particulièrement parce qu’elle était apportée par la génération héritière.
Ce trajet a été immédiatement sapé et très facilement : il suffisait de retirer le « temps » à la mesure de la compétence. Il a été retiré jusque dans l’Éducation. Le retrait du « temps » a eu un effet encore une fois « vertigineux », son absence à des répercussions indénombrables et gravissimes, toutes colossales. Ce qui est parfaitement déroutant c’est que, justement, la taille même de ce qui a disparu avec cette négation du temps n’implique pas de comprendre le vide laissé. Au seul niveau culturel et intellectuel, ce qui a disparu c’est l’Histoire et la liberté du langage d’utiliser tout le vocabulaire à sa disposition, sa grammaire, et sa mémoire. L’ensemble a été refoulé par le «dizzisme ».
Dans cette formule se trouvait, 50 ans après, qu’elle ait été chargée OU NON, par les événements mondiaux, qu’elle ait été aidée OU NON dans l’allure de sa chute par les nouveaux moyens de communication dès les années 90 : une société victime de son propre totalitarisme.
Ce qui l’a poussée à cet état, au niveau du sentiment, c’est l’humiliation, la peur, l’incompréhension, la perte de confiance avec la perdition de tous ces moyens et jusqu’à son langage, le désespoir avec la démonstration que, toutes générations confondues, quoi qu’elle tente, elle ne parvenait à rien, la tristesse en tant qu’état de résultat de l’ensemble, la haine contre le vide, car elle n’est plus capable de lui définir un contenu.
Humiliation, peur, incompréhension, inconfiance, désespoir, tristesse et haine.
Cette société ne rit plus jamais depuis longtemps. Ses seuls rires ont le rythme d’une crise de nerfs, elle en semble étourdie quand elle s’arrête, au bord des larmes. Elle rit et ensuite elle se trouve encore plus perdue qu’avant.
En 2017.
La société n’était plus capable que de deux versions politiques, qui étaient « survivantes » au totalitarisme sociétal qui avait englouti, dans son systémique, les autres partis. La société était par contre capable d’accueillir exactement comme DIZZY 1.0 chacune des deux versions. Les deux versions de la même chose contenaient 100% de ce dont la société ne savait plus rien, 100% 100% frelatés, ridicules, ratés, faux, stupides et dont l’existence seule aurait été impensable il y a encore 30 ans tant le taux d’incompétence est maximal, tant le vide intellectuel est « vertigineux ».
Une telle société ne peut que permettre par défaut le placement au-dessus d’elle de quoi que ce soit qui la domine par la preuve manifeste que ça n’aura subi aucune des « éconductions » qui l’auront tuée en 50 ans. Elle ne peut aussi que placer au-dessus d’elle quelque chose qui signera par cette place un serment insensé :
« Je jure ne pas savoir et ne jamais comprendre que je suis là car je ne te connais pas et je ne fais en rien partie de toi, que tu m’as choisie car je ne te connais pas et que tu n’as pas eu le choix, parce que tu as cru que c’était moi ou ce que tu sais encore qui ne doit pas arriver à cause d’un vague souvenir auquel cette chose est liée et que j’étais la seule solution. »
Cette société ne pouvait placer au-dessus d’elle que ce qui n’était pas d’elle, de rien d’elle, rien, jamais, qui avait vécu en toute impunité en travers de tous les codes qu’elle avait subis, qui n’avait jamais tenu compte ni jamais souffert des DIZZIES parce que, c’est très simple, jamais il n’avait eu à les affronter. Et ça ne pouvait être que quelque chose de terrible. Terrible.
Elle ne pouvait placer au-dessus d’elle que quelque chose d’une non intelligence magistrale car seule un vide aussi systémique que le sien mais, unique différence, boursouflé d’une utilisation ahurissante d’une langage interdit depuis longtemps, pouvait prétendre enchaîner à partir d’elle comme une gloire au lieu de lever les mains et de dire doucement « Okay, on ne panique pas, ça va aller, on va recommencer, on a encore le temps, les dégâts ne sont pas si irréversibles qu’ils en ont l’air. Pour l’instant, on met tout sur pause, et on désactive les DIZZIES. Parlez, retrouvez les mots, j’écoute. »
Les Gilets jaunes sont les seuls qui n’appartiennent pas à la société privée de langage, ils ont parlé : les DIZZIES, de toute part, les ont regardés sans comprendre. Évidemment.
Cette société, quand elle se lève le matin et apprend qu’un cimetière juif a été profané, les tombes couvertes de croix gammées, croit que le nazisme peut revenir. La laisser dans cet état-là de croyance est d’une irresponsabilité inqualifiable.
Et un hurlement de rire à cette conviction est tout ce que la société a besoin d’entendre pour se sauver. Un rire marchant à côté de ses manifestations revendiquant les valeurs de la France. Un rire à chacun de ses petits commentaires, un rire à chaque fois qu’un expert ouvre la bouche, un rire, un rire, un rire. Il est encore temps.
Le rire est l’analyse finale de celle du spectre décodant l’irréalité de la société. Ce rire est tout aussi irréel, mais il tient, conceptuellement.
Pour le rendre réel, devant le prochain modèle DIZZY qu’on rencontre, en prenant sur soi, en semblant presque être passible de la peine de mort, en mettant en danger sa carrière, et au nom de ses enfants sur lesquels le totalitarisme sociétal est en train de ramper comme un violeur : riez.​​​​​​​

À demain.

* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube
Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot : 24_DIZZY [(être) étourdi, incapable de garder l’équilibre, capable de tomber | déroutant et très rapide, vertigineux (rythme, allure, progression, de train/événement) | (personne/femme) écervelée, évaporée]
Demain :
25_TASTY [(nourriture) d’une grande saveur/succulent/délicieux | (nourriture/personne, sexuellement) très appétissant]

📍« Dizzy » peut qualifier la vitesse d’un train allant à très très grande allure, c’est pourquoi la bande-son contient des passages d’un TGV, les ondes créées, deux TGV qui se croisent, le klaxon, le record de vitesse du TGV et les jingles SNCF, une voix humaine, de 1967 à aujourd’hui.
Back to Top