Article rédigé dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par PUCK_clairecros.com_17SWORDS. Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :
12_DRAGON [ Dragon | femme (vieille) antipathique, méchante et effrayante ]
DRAGON CALL [12/31 #Inktober]
Tout le monde reçoit, à la naissance, un œuf de dragon, nommé, selon, cerveau, cœur, conscience, compétence, talent, intelligence, voire âme. Chaque œuf incomparable, recèle un dragon incomparable, chaque éclosion est incomparable, chaque dragon se développe de façon incomparable. Alors, comment et pourquoi, en France, on en est arrivé à croire qu’on avait tous le même ? Quelles conséquences ?*
Cet article est en 2 parties, la suite dans Cendre de chimères [13/31 #Inktober]
[Je ne plaisante jamais avec les dragons, j’ai une vénération pour les dragons, il y a des dragons dans tous mes romans et essais, de Blanc à Cendrillon. Dragons, tigres, chevaux, sont pour moi sacrés. Il s’agit donc d’un sujet grave.]
J’ai dit que tout le monde recevait un dragon, mais c’est inexact. On a récemment découvert qu’il apparaissait que les premières dames de notre époque, à croire que c’est la condition pour l’être un jour, d’ailleurs, n’ont pas de dragon. Le doute subsiste aussi pour une bonne partie des femmes assez haut placées dans les rangs de pouvoir. La question ne se pose pas pour les hommes de même statut, ou, donc, « premier monsieur », parfois appelés président ou premier ministre : ils en ont un, bancal, ratatiné, sans aile, sans queue, sans dents, sans yeux, sans griffes, sans écailles, horriblement bête ; il est très difficile de le croire de la race des dragons, on dirait plutôt une grosse algue informe qui couine, de celles qui manquent de prédateurs parce qu’elles ne sont pas à leur place et prolifèrent en étouffant et tuant tout un écosystème. Il semble aussi, par les temps qui courent, que la dégénérescence congénitale et irréversible de son dragon soit la condition pour obtenir un certain pouvoir.
Il est alors inquiétant de comprendre que ces dragons informes et qui font honte à leur race n’ont pas obtenu leur place dans le feu et le sang, évidemment non : pas en étant dépourvu de telle furie et pouvoir naturels et natifs, mais qu’ils ont été élus. Par d’autres dragons.
On peut se rassurer quand on analyse qu’en fait, très très peu de dragons ont participé à ces élections avec toute volonté, certains ont voté par naïveté, d’autres une arme sur la tempe, certains par obligation floue, certains en pensant ne pas avoir le choix moral, certains ont voté et ne le savent pas, certains n’ont pas voté et ne le savent plus, certains n’ont pas voté, le savent, mais n’ont pas le droit de le dire à moins de désirer une arme sur la tempe, donc ils oublient qu’ils n’ont pas voté, pour survivre, ou ils disent qu’ils ont voté, pour survivre.
En France, le « premier monsieur » a un dragon dont le développement s’est arrêté, ça arrive, mais il a continué de vieillir extérieurement, donnant le change. C’est un dragon glitché, (qu’il ignore être, évidemment). Par exemple, pas très grand, il a une démarche très étrange à cause du conflit entre l’apparence, software, et le contenu, hardware, qui court-circuite fréquemment la logique, le bon sens et celui du ridicule : ainsi, il bugue et fait une pause à chaque pas commencé ; certains disent que c’est pour l’occasion de montrer sa colère à ceux de sa haie officielle qui auraient fini par s’endormir à attendre qu’il passe devant eux. Mais non, c’est involontaire, c’est un glitch.
Il n’a pas une grande queue, et elle n’est pas armée, alors il s’est construit une prothèse ; il l’enfile dès qu’il peut et il adore se regarder dans la glace, ensuite. Un jour, un général a éclaté de rire en le voyant et à préférer partir pleurer de rire ailleurs, alors, pour se venger, le premier monsieur a convoqué toute l’armée et il a marché en buguant devant elle, avec sa prothèse. Ça a marché, plus personne n’a ri dans ces rangs-là, on a même dû ouvrir en catastrophe des chapelles pour leur permettre de s’aligner en rang à nouveau et prier avec ferveur que jamais, jamais, jamais le premier monsieur n’ait à leur donner de vrais ordres, pour une vraie guerre et, par pitié, que tout s’arrête jamais aux manœuvres. Car, ils s’en souvenaient tous, et leur sang, alors, s’était glacé, comme, avec un ton dramatique, tout au début de sa prise de fonction, le premier monsieur n’avait eu de cesse de clamer partout, pour rien, sans contexte, que la guerre, LA guerre, « la » guerre, une guerre, une guerre potentielle, inconnue, un fantasme de guerre, quoi, menaçait.
Le général qui avait pleuré de rire avait avant de partir coupé un peu son bras et montré le sang au dragon du premier monsieur, lui prouvant ainsi qu’il n’était pas un soldat de plomb, mais le dragon du premier monsieur était trop vexé pour l’admettre.
Le dragon du premier monsieur n’a pas d’ailes. L’armée, de l’air, l’avait remarqué mais n’avait rien dit. Mais ils ne sont pas fous, ils ne veulent pas finir morts ou avec des prothèses, même d’une autre sorte, eux aussi, alors leurs généraux et colonels ont beaucoup réfléchi et ont mis au point une stratégie de détournement, pour le 14 juillet 2019.
Leur propre service de renseignements leur avait appris que le dragon du premier monsieur se prenait à ses heures perdues, soit toutes, pour un poète, buguant aussi, évidemment, avec, comme dans ses pas, des zones de silence entre les mots, un peu comme le moment où une ménagère au rayon fruits et légumes soupèse, dubitative, un melon, le lance, le rattrape, le relance, le rattrape, le tapote, le retourne, le palpe, le renifle, l’admire, fait un selfie avec lui, et le repose pour voir comme il est décidément le plus beau au milieu des autres qu’elle méprise, se régalant un instant de toutes ces autres ménagères qui n’auront que ceux-là quand elle pose le melon dans son panier et, dans l’instant, devient plus belle, plus grande, plus brillante, s’imaginant applaudie par tout le rayon, les patates douces, les choux frisés, les tomates rouges d’excitation. (L’armée peut comprendre tel exemple, les renseignements le savent, la même comparaison avec les auteurs du Nouveau Roman ou n’importe quel auteur français aujourd’hui choisissant un mot serait déjà moins accessible ; chacun son job.)
Les renseignements de l’armée ont fourni un nombre considérable de preuves : des déclamations partout, dans le monde entier, devant un pupitre, entre deux portes, à chaque micro. Pour peu que le dragon du premier monsieur voie quelqu’un devant lui : il déclame. Il lui arrive même parfois de se voir dans un miroir, ne pas se reconnaître et déclamer pour lui, même chose dans un urinoir. Nulle part, de toute façon, il ne se reconnaît, à cause du glitch. Cette non-reconnaissance est contagieuse et autour de lui, quand on le voit, on ne le reconnaît pas non plus, on ne voit que celui qu’il voit lui. Heureusement, cette bizarrerie n’atteint que certains dragons, idiots et sourds, aveugles. Certains font croire qu’ils sont atteints, pour ne pas être exclus des parages du premier monsieur, fomenter et attendre leur temps, tranquillement. Certains, rarissimes, ont fui ses alentours, conscients de perdre la vue et l’ouïe et leur dragon tout entier s’ils restaient.
Des preuves des compositions du premier monsieur ont été projetées aux généraux, dans un bunker secret, et les têtes de l’armée, consternées, ont pu lire « Nous sommes à l’hémistiche du quinquennat », « il faut remettre l’homme……… ………au cœur ». Un instant, ils se sont beaucoup inquiétés en lisant « comment ne pas éprouver la fierté d’être français ? » et ont cru à une menace terroriste, mais les renseignements les ont rassurés, ce genre d’erreur était passé comme une lettre à la poste des millions et des millions de fois, sans éveiller de soupçons, on pouvait conclure qu’il n’y avait pas lieu d’en avoir, c’était uniquement à cause du glitch, du développement stoppé du dragon. Rien de grave.
Quand les généraux ont entendu, adressé au monde entier : « J’ai besoin que vous nous rendiez la vie impossible, nous les dirigeants, j’ai besoin de ces mouvements, de ces indignations y compris de ces prises à partie », ils ont eu peur de finir comme la police, suicidée et exténuée, ou comme les pompiers, ruinés, mais les renseignements leur ont assuré que c’était du show-business, un truc de music-hall, très courant chez le premier monsieur, comme les claquettes, et toutes ces taxes qui apparaissent et disparaissent du chapeau, et la France coupée en deux, en quatre, en mille, et désossée, même, comme l’Alsthom_ GEC_Alstom_GE, aux grands applaudissements et rires enregistrés du public.
Rassemblant toutes ces preuves, travaillant longuement à une solution, s’étant entourés de conseillers appelés en nom de code « pourlécheurs de bottes », des pros des effets de la cour, de la flatterie et du comment il faut se tourner pour plaire, les généraux ont mis au point un spectacle pour le 14 juillet, un peu comme les petits de maternelle, à la fin de l’année, qui font pleurer papa d’un côté, avec sa copine du jour, à l’autre bout de la salle : maman, avec son copain du jour, et, entre, les 4 nounous et 8 grands-parents, et parfois aussi, du coup, un avocat ou des policiers, (raison pour laquelle les spectacles ne se font plus à l’école, les salles trop petites, mais dans la salle des fêtes municipale voire au stade) et ils ont écrit un beau poème, un peu genre lourdingue et rangeos, mais bon, c’est l’armée, même en gants blancs, pas Toto Hugo ; ils ont briqué la fanfare, histoire qu’elle fasse les violons, et c’est drôlement coton, avec que des cors de chasse, des trompettes, des soubassophones et des grosses caisses, et pendant que la poésie était récitée, ils ont fait venir, inattendu, un singe volant, pour la fête. Ohlala, c’était bien, hein. Franchement, ça pouvait pas êt’mieux. …Enfin, si, avec un château gonflable, c’est sûr, mais y avait la piscine de boules dans la tribune, en tout cas.
L’armée est fine, elle a mis en scène une sorte de double du premier monsieur : vêtu de prothèses, marchant sur l’air, dans un vacarme assourdissant, tournoyant, gigotant et prenant des virages raides comme ça lui pétait, seul debout sur sa toute petite machine plate, à s’amuser comme un dingue avec une irresponsabilité et une dangerosité optimale et suicidaire, et une non-efficacité totale pour l’armée. Mais on dira que ça validait un programme de recherche, au-delà du jeu vidéo, d’un égocentrisme infantile et de la crise d’épilepsie, donc bon. En tout cas, l’armée avait fait la preuve avec ce machin que, en mission, lui ne mourrait pas, mais l’ennemi, de rire, si. Tandis que les gars formés à être plus silencieux qu’un serpent, à nager plus souplement et longuement qu’un dauphin, à être plus souple qu’un chat, plus invisibles qu’une salpe de mer, à la vision, donc à la prise de décision vitale, plus découplée que celle d’un écureuil, eux, ils peuvent se faire tuer pour rien.
Le soir du 14 juillet, les épouses des généraux, avec compréhension et pudeur, ont quitté avec leurs enfants, les rassurant, la pièce où leurs époux se frappaient la tête contre le mur. Ça a duré trois ou quatre jours, pour certains, sans boire ni manger. Dans les hangars, il régnait un autre désarroi chez les pilotes, les rafales se roulaient sur le dos, se tenant le ventre de rire. Il n’y aurait pas fallu, ce temps-là, que la France subisse une attaque, même de Mars.
Pour la deuxième année consécutive, les chevaux de la Garde républicaine portaient par dessus la guêtre de l’antérieur gauche un brassard noir en hommage à Vésuve de Brekka, sacrifié pendant une orgie d’ego du dragon du premier monsieur désireux de se faire des copains. Le dragon du premier monsieur n’a pas remarqué les brassards des chevaux, parce qu’il n’a pas vu les chevaux, ne sachant pas ce que c’était. Ce dont il ne sait rien, il ne le voit pas, ou n’en dit rien, ou ne croit pas ceux qui le voient ou dit à tous qu’il ne faut pas le voir ni rien en dire. (réf détournée Tractacus logico-philosophicus, oui, merci) Mais alors, quand soudain il le voit, sans choix, sous son pif, c’est tout l’inverse et il demande à tous de le voir avec stupéfaction et d’en parler en continu car il croit que c’est apparu.
C’est toute la magie, d’ailleurs, pour lui, de la société, de faire apparaître des choses.
Il croit ça toujours à cause du glitch. Comme à l’école, quand on croit que les choses arrivent et apparaissent à partir du moment où on les apprend et comprend. Réellement, la candeur saine de l’élève et la qualité de son absorption de connaissances, qui peut avoir son émerveillement, proviennent aussi de l’instant où subtilement le dragon croit que c’est lui qui fait tout apparaître, en le répétant, comme ainsi, il s’approprie la connaissance : la sienne.
Quand on grandit, quand on quitte les bancs de l’école, selon une ancestrale coutume plus très respectée qui s’appelle en langage celte de druide « l’âge adulte », on cesse cet échange, avec regret, on ne fait plus apparaître ce qu’on apprend, on perd cette sensation au point qu’on la mime avec force et plaisir, au souvenir, en accompagnant un tout-petit dans ses découvertes, s’exclamant avec des Ooooh ! excessifs et heureux quand il progresse, et d’ailleurs, pendant cette douce et courte comédie, c’est bizarre : tout est merveilleux et beau. Tous les bébés dragons font de même, et tous sont merveilleux. Ça foire ensuite, inexorablement.
Adulte, on sait que ce qu’on apprend est un approfondissement, même si on fait de la recherche, l’inconnu n’est plus apparaissant, ni neuf, il vient à la suite de, il est utile à, il grandit son dragon, mais avec un objectif, il est moins noble, moins pur et on sait qu’il existe hors et sans soi. Très rares sont les éléments, dans une vie d’adulte, qui continueront à avoir le même qualitatif et merveilleux que les primes apprentissages ; on les recherche dans les loisirs, le dépassement sportif, la culture (bien sûr), la production d’œuvres d’autrui, des choix de parcours, pour se faire peur, se mettre à l’épreuve. L’adulte sait que ce dont il ne sait rien : un autre le sait. Enfin, il l’espère.
Il arrive que des dragons glitchés persistent à, partout, tout le temps, se remettre dans la position du petit dragon qu’ils étaient, mais sont encore, à redonner fièrement leur savoir devant leur famille. Ça met très mal à l’aise quand le dragon glitché fait un grand discours sur un truc qui devrait être acquis parce qu’il est adulte. C’est très masculin, depuis quelques décennies, cette façon de faire une grande leçon avec rien sous prétexte que soit, on l’a compris. C’est un défaut de perception et d’absorption et fatalement : de maturité.
Enfin, voilà, le dragon du premier monsieur est comme ça, encore scolaire et encore à vouloir épater son monde à recracher des connaissances de surface qui sont ultra-constitutives depuis belle lurette chez les autres dragons, et sans comparaison plus réelles et denses. Il fait des fois des phrases qui ont l’air compliquées pour beaucoup de dragons et tellement bizarres de complexité que certains des autres dragons croient parfois que ce sont des phrases de sur-dragon, surtout quand les dragons spécialisés ne disent pas que c’est juste du blob de dragon glitché.
Ça peut s’appeler aussi, hyper scientifiquement, « le complexe de Jésus parmi les docteurs. » Ça a été diagnostiqué définitivement le 18 mars 2019, en 8 secondes, et vérifié pendant 8 heures. Donc, vraiment fait sérieusement. Mais c’était trop tard pour le traiter. Il faut que ça soit très vite pris en main pour qu’il y ait une chance de rémission, au pire à la sortie de l’adolescence. Mais ensuite, c’est sans recours ni espoir.
Quoi qu’il en soit, il n’est pas rare qu’un dragon humain ne reconnaisse pas un dragon animal, infiniment, incomparablement plus vaste, noir et total. Souvent, c’est par bêtise, par jalousie, par mépris car le dragon humain pense qu’il a quelque chose en plus : un dragon. C’est délirant, mais c’est ainsi. Souvent, on peut classer les dragons humains ne reconnaissant pas les dragons animaux, comme impropres à commander à d’autres dragons humains, comme inexpérimentés, comme sans culture et abusé par leur propre langage.
En 2020, le 14 juillet sera bien différent, la cour du dragon du premier monsieur a décidé de lui offrir un spectacle enfin à sa mesure, il est prévu de faire défiler sur les Champs le Charles de Gaulle.
Le dragon du premier monsieur, en arrivant nouveau dans la grande cour d’école (parce que, pour lui, tout ne sera jamais qu’une cour d’école), a cru qu’en donnant des bonbons très chers à tous les autres, et en leur faisant des grands câlins, ils allaient pleurer d’émotion, se prosterner d’admiration et l’appeler leur chef sans voir qu’il n’avait ni queue, ni griffes, ne faisait que postillonner sans cracher la moindre flamme, et qu’il avait ce glitch curieux, là. Ça n’a pas marché.
Alors le dragon du premier monsieur qui ne pouvait pas cracher de feu, a eu l’idée de tirer sur l’alarme incendie, pour faire croire qu’il avait du feu, parce qu’il n’y a pas d’alarme sans feu, et il a profité d’un autre, gigantesque, une fois, deux fois, toujours brûlant du bois centenaire, même différent, pour montrer sa puissance. Ça n’a pas marché.
Alors, le dragon du premier monsieur a commencé à provoquer tout le monde, un peu comme les coquelets dans la basse-cour font leurs armes, et tout le monde lui a dit de la fermer, les oies du Capitol, les dindons de la farce, les canards laqués, les poulets korma, végétal, bio ou en batterie, tous, sauf ceux qui aiment bien les coquelets, et celles qui n’ont pas de dragon.
Le dragon du premier monsieur n’est pas content ; il voulait souffler son souffle chaud du renouveau de la même chose «renewal » sur la France, l’Europe et la planète Terre. Et tout ce qu’on lui a amené à cramer fait à peine un brassero pour clodos en gilets jaunes.
Ça ne va pas durer. C’est sûr. Il va inventer autre chose.
Avant le dragon de ce premier monsieur-là, il y en avait un autre, poiresque et mou, émotif et mal aimé dans la cour, tout seul dans son coin, qui disait travailler, tout le temps ; avant lui, il y en a eu un tout petit malin et nerveux, peut-être à cause de tiques sous ses écailles, avant lui, il y en a eu un grand, gentil et rigolo, construit de beaucoup de coups de bol, il soufflait un gentil feu, sur des pommes. Avant lui, il y en a eu un sérieusement vif sous une apparence lente, un rien pervers et tout à fait stratégique et personnel, dangereux, avant celui-là, il y a eu un dragon qui a toujours été vieux, et avant lui, un grand autre qui frôle le mythe, de ses grandes ailes et de ses vrais attributs de dragon, et même quand on lui reprochait quelque chose de son vivant, ou qu’on lui reproche encore, de sa mort, il ne quittera jamais son mythe.
Comment a-t-on fait pour passer, en 50 ans, d’un premier monsieur au dragon déjà mythique qui a dit « je vous ai compris », point, quand la France a parlé et que la France a compris quand il a dit ça, à un premier monsieur au dragon glitché qui dit à la France « Vous n’avez rien compris, je suis le seul à avoir compris, je vais vous expliquer qui vous êtes pour que vous me compreniez, mais un : j’en ai rien à foutre que vous me compreniez, deux : si vous ne me comprenez pas, c’est normal, vous êtes trop con, bordel. » et que la France ne comprend pas, même quand il dit qu’elle n’a rien compris ni quelle est trop conne ?
Pourtant, tout le monde, en France, a un dragon, …enfin, sauf celles citées au début.
Qu’est-il arrivé aux dragons pour qu’il y a 50 ans ils puissent dialoguer, finalement, avec un vieux dragon mythique qu’ils avaient élus avec volonté, et aujourd’hui semblent n’avoir même plus l’usage de la parole et laissent un dragon glitché, qu’ils n’ont pas élu strictement, imposer sa loi et l’étendre, sans rencontrer aucun contre, si ce n’est celui de 0,6% de la population, en gilets jaunes ?
En fait, c’est une vaste blague : la raison est qu’en France, aujourd’hui, tout le monde a le même dragon, pas très beau, ni vaillant, sans écaille, lisse.
En 50 ans, le dragon a subi une évolution dégradante plus rapide qu’en aucun siècle. Il a fallu des siècles et des siècles aux dragons pour se développer, chuter terriblement, aussi, s’apprendre, s’assurer de l’épanouissement « à venir » de toute leur puissance et surtout, porter leur liberté au rang de loi première, leur incomparabilité respectée, défendue si elle était en danger, louée. Mais en 50 ans, ce droit à l’incomparabilité a été détruit et tout épanouissement a été empêché, puis proscrit. Très curieusement, la propagande générale, sur 50 ans, a été de plus en plus hurlée et suivie, sans lutte, jusqu’à ce qu’elle fasse loi et ne soit plus de la propagande mais la réalité.
C’est difficile à admettre. Des siècles pour tenter de développer un dragon puissant et incomparable, 50 ans pour en faire un mix entre une grenouille obèse, une tortue engluée dans le mazout et une vipère édentée. 50 ans et les ailes, chaque écaille, la langue, les griffes, la queue, les yeux ne se sont plus développés, ou sont tombés, et s’ils se développaient, quand même, exceptionnellement : ils étaient arrachés. Ainsi a-t-on procédé avec le mouvement Gilets Jaunes, entre autres.
Chacun continue de recevoir, à la naissance, un œuf de dragon, pourtant. Et quand il éclôt, il apparaît un bébé dragon tout entier, qui ne sait encore ni voler, ni cracher même une étincelle ou en bulle, mais dont on voit bien qu’il a toute la volonté et la frénésie pour y parvenir, qui n’a pas encore d’écailles dures et coupantes, mais qui n’entend rien d’autres que les acquérir, brillantes et comme ondulantes, suivant son admirable souplesse.
Ceux que les druides celtes appelaient des « adultes » ont toujours su que la vie se charge, de toute façon, de casser cette volonté et cette frénésie et ce désir de progrès insatiable, ou de le normer, de le mesurer, d’abord pour la sécurité seule du bébé dragon, d’ailleurs, et ensuite pour qu’il apprenne à faire société, avec les autres dragons, vivants et morts (car les dragons morts gardent un incommensurable pouvoir au milieu des vivants) sans lesquels jamais il n’atteindra le maximum de sa taille et de son envergure, quelle qu’elle soit.
La vie se chargeait d’appliquer les épreuves suffisantes pour garder l’incomparabilité du dragon dans une certaine uniformité, mais quand même, pendant un temps, il était possible, si son dragon ne pouvait plus évoluer, qu’il s’épanouisse incroyablement, comme il était possible, si son dragon ne cessait de se développer, qu’on lui autorise une envergure hors-norme. La société de dragons savait comment utiliser les uns et les autres, et ceux qui voulaient être violet, ou ocre ou sapin, et ceux qui avaient un long cou, ceux qui faisaient un son admirable en crachant leur feu. Pendant un temps, toutes les incomparabilités des dragons trouvaient à peu près leur place, la société s’arrangeait. Quand la société boudait un peu et tournait le dos à certains dragons, il était étudié pourquoi, et ça se réglait, de force s’il fallait, grâce à la société tout entière qui évoluait ou grâce aux dragons mis à l’écart qui se battaient jusqu’à avoir une digne place.
Grâce à des siècles accumulés, on est même parvenu à reconnaître un dragon chez ceux dont la société pensait qu’ils n’en avaient pas, et on a tout fait pour que les dragons qui avaient telle et telle non-norme, appelée un temps infirmité, n’aient pas de différence de statut et puissent avoir droit à être considérés dragon en tout.
Avant d’arriver à ce résultat, les dragons ont failli être détruits, exterminés, abominablement, en partie par eux-mêmes, deux fois. Et la seconde a été si terrible qu’elle a marqué au fer rouge les mémoires, traçant des lignes indélébiles, à ne plus jamais dépasser, ni même tenter pour s’amuser d’atteindre, ni même à fantasmer, tant, derrière ses lignes, aucun dragon ne survivait, tant la fin du monde était là. C’est avec cette ligne qu’aujourd’hui les premiers monsieurs s’amusent, la rapprochant pour un oui ou pour un non, pour effrayer les dragons, pour les tenir toujours en laisse. Mais en France, ce n’est même plus très utile d’agiter ce fouet-là. Les dragons suivent sans même qu’on les frappe. Ils n’entendent plus, ne parlent plus, ne bougent plus, ne volent plus, n’étendent plus jamais leurs ailes.
Si on pouvait replier le temps comme des ailes, et coller la société d’aujourd’hui contre celle d’il y a 50 ans, on tuerait de rire la seconde, et le premier monsieur se prendrait un coup de dent décisif du premier monsieur de l’époque s’il parvenait à se pencher assez bas.
Pour transformer un dragon incomparable en dragon comparable à n’importe lequel, la recette est simple et se fait en plusieurs étapes toutes causales.
Vraiment le plus grossièrement :
Le socialisme et la laïcité prennent en charge une idée d’égalité, avant devant un dieu, à présent devant l’un et le tout, chacun et la société, un enfant et l’État. Suivant des siècles de progression, la scolarisation devient obligatoire et on n’attend rien d’elle d’autres que de sortir l’enfance du monde du travail et lui permettre d’acquérir un tout nouveau monde. On compte sur elle, toujours, comme une loi, pour le monde suivant, et son égalité est donc la première à respecter : même droits, même devoirs, et chaque dragon deviendra ce qu’il doit, avec un départ identique. Le socialisme et la laïcité ne tiennent pas compte et ne veulent pas tenir compte que les œufs sont incomparables. La volonté de comparer et de ne pas trouver d’incomparable devient loi aussi. La négation de l’incomparabilité n’est pas pressentie comme une faillite à long terme, au contraire, car elle donne tellement de possibilités à tant et tant, elle offre tant d’avenir, qu’elle ne peut qu’être une grande succession de réussites développantes.
Mais l’idée socialiste puis communiste ne concerne pas que l’œuf, elle veut s’étendre à tout et quand elle n’accepte plus d’être discutée elle établit des régimes où la totalité doit être comparable à elle-même, en tout. Ni bas, ni haut, ni côtés. Et quelconque dragon jugeant qu’il s’agit d’une privation de liberté, et d’une liberté naturelle, est emprisonné, torturé ou tué au nom du tout. Afin qu’il n’existe plus aucun exemple propre à donner des idées aux jeunes dragons, très vite on leur fait croire que les vieux dragons n’ont jamais été qu’un mythe, et faux, qu’il n’existe aucune archive les concernant.
68 fera de même plus tard, pas sur un siècle, mais d’un coup sec.
Deux guerres et leurs horreurs balancent un sale coup à la puissance de certains dragons intellectuels et philosophes mais on comprend que les dragons qui avaient su cracher du feu pour tenter de provoquer l’incendie dans les consciences n’avaient jamais eu tort ; vite il se crée le mythe du dragon visionnaire dont on ne pouvait plus manquer les alarmes. Le mythe devient commutatif : si on crée une alarme, on est visionnaire. Mais quelques décennies plus tard, usé à la corde, moqué par les mêmes qui auront élu à tour de bras des visionnaires sous prétexte d’alarme, sans jamais voir le début d’un incendie, alarme ou pas, incendie ou pas, l’alarme est niée, l’incendie n’existe pas. Il n’y a plus de dragons visionnaires parce qu’il n’y a plus que ça et que, quoi qu’il en soit, même s’il y avait un incendie, on sait l’éteindre. On est tranquille.
Les pays qui croient être parvenus à détruire dans les mémoires l’incomparabilité des dragons capitulent : quelque chose n’avait jamais été détruit et puissamment a raison des régimes, à faire tomber les murs. Les pays qui sont parvenus à maintenir l’absence d’incomparabilité négocient toute la journée et dangereusement avec le reste du monde pour qu’il ferme sa gueule sur le sujet et persécutent un par un leurs dragons indépendants qui se battent pour l’incomparabilité.
La chute des pays normant leurs dragons a une répercussion, à nouveau, sur les dragons intellectuels et philosophes qui les avaient soutenus et c’est tous les dragons de plus d’envergure qui sont jugés avec eux et doivent disparaître. Le dragon à envergure n’a plus lieu d’être, c’est même jugé dangereux, et pédant, risible et pathétique, honteux. Il n’est, de plus, plus garant de veiller sur les archives car seuls à en avoir connaissance ou compétence. En effet, l’éducation pour tous a fait ses preuves et tout le monde sait tout, par défaut. Le monde des dragons adultes compte toujours, toujours, que quelque part quelqu’un sait quand il ne sait pas. C’est la garantie qu’il a obtenue avec l’égalité des dragons : ce que tout le monde possède ne saurait disparaître.
L’amalgame ne tarde pas à se faire entre le fait que chacun possède tout et que chacun n’ait plus, alors, à posséder personnellement tout ou partie de ce tout. Mieux, il est continué de faire pression, partout, pour que personne ne prétende plus posséder plus, car la comparabilité doit, c’est l’idéal, être nulle, entre les dragons.
On oublie totalement qu’un dragon qui aurait plus pourrait partager, avec évidence, il est désiré qu’il n’ait ni plus, ni moins.
On oublie totalement que certains dragons survivaient grâce à ce partage : il est désiré qu’ils n’aient ni plus, ni moins, et on les persuade d’ailleurs, qu’ils ne sauraient avoir plus car plus en sert à rien. Ces dragons voyant partout autour d’eux les ailes être rognés trouvent bientôt les leurs très grandes. Certains savent que c’est faux, beaucoup seront heureux de se leurrer sur leur envergure et la puissance de leur feu.
Entre-temps, le monde de la non-incomparabilité a progressé. Il a dépassé de s’étendre de l’enfance au monde adulte, il se fout à moitié de l’étendre vraiment au monde du travail, il est passionné par son extension d’un sexe à l’autre. Personne ne pense très longtemps, et peut-être n’a jamais pensé que les dragons avaient toujours été, de ce côté-là, justement incomparables mais pourtant parfaitement égaux. Incroyablement, le monde oublie que l’incomparabilité n’a jamais eu rien à voir avec une égalité externe tant elle lui était intrinsèque et confondue. Et cette histoire de genres à égalité va définitivement faire oublier cette évidence. Ainsi, pour rétablir un équilibre entre les sexes, il va être opéré une des pires manœuvres pour les dragons : ils vont être évincés du processus. Plus rien ne sera mesuré en tenant compte d’eux, l’équilibre se fera, par exemple : au poids, à la hauteur, à la plus grande gueule, au tour de poitrine, et comme on s’apercevra vite que ça ne marche pas vraiment, ce sera au nombre. Même nombre de femmes et d’hommes, peu importe leurs dragons.
À ce jeu-là, quiconque tenait à son dragon, à son envergure, à son développement optimal, à sa nourriture, à sa carrure, devait soit l’affamer, soit éteindre son feu, soit lui couper soi-même aile et griffes, soit l’écailler, soit lui ouvrir les veines, ou lui coller un bloc de béton aux pattes. Pour éviter le pire, et sans trop de souffrances, beaucoup se sont habitués à au moins le rendre muet et ignifugé ; ils ont élevé leurs enfants dans ce sens, dans une époque où grandissait la non-incomparabilité car l’incomparabilité était presque ce qui pouvait arriver de pire. Pour faciliter la vie à chacun, la Culture et l’Éducation, dès 68, ont veillé à la disparition des preuves de l’incomparabilité. Et y veillent encore avec une force totalitaire.
Les erreurs historiques ne sont même pas cause, mais les terreurs historiques, les écarts temporels entre dragons savants et réalité, les amalgames successifs entre égalité et liberté, entre être et dragon, les chutes mal chutées, les visionnaires rendus infirmes parce que trop imitaient d’être gauche et veule pour porter le titre, l’écrasement des compétences pour prôner la non-incomparabilité, le dogme de la comparabilité zéro prônée par les femmes, et à l’école et jusque toujours dans la vie adulte : tout a entraîné la mutation accélérée des dragons : jusqu’à leur silence, leur manque de souffle puisqu’ils n’ont plus d’ailes, l’absence de leur feu, leur beauté niée, moquée même.
Le cynisme est un lichen qui a commencé à ronger les écailles, l’ultra-cynisme attaque maintenant la peau.
Le dragon était incomparable, sa puissance de droit, par nature, des siècles l’avaient démontré. Il n’était un danger que lorsqu’il voulait dominer la société de dragons en leur faisant du mal, en injuriant leur pouvoir, le niant pour mieux étendre le sien. Quand c’était l’homme qui était attaqué, pour n’être qu’un homme, pauvre, noir, juif, femme, enfant, c’est la puissance de dragons qui le défendait, rien d’autre, jamais.
Et le monde a tenté de démontrer qu’il pouvait faire sans, et il a réussi.
Donc, dans une France sans dragons incomparables, il est naturel d’avoir un premier monsieur dont on ne peut rien dire de son dragon, et on prend déjà un grand risque à parler de lui qui impunément et impudiquement, expose son glitch avec supériorité et continue d’être applaudi pour ça, étend son pouvoir si ce n’est les ailes qu’il n’a pas.
Mais il y a eu le mouvement Gilets Jaunes et l’incendie de Notre-Dame de Paris. Il reste donc un putain de dragon, modèle ancestral et mythique, quelque part. Où ?

À demain.

* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube
Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :
12_DRAGON [ Dragon | femme (vieille) antipathique, méchante et effrayante ]
Demain :
13_ASH [ Cendre | frêne | cendré (couleur)]
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